Assise sur un banc, elle contemplait la vie en spectatrice. Depuis son départ elle demeurait en coulisses, silencieuse et discrète, se mêlant à la foule sans y marquer son
empreinte.
Du square voisin elle avait fait sa scène de théâtre , scène où à leur insu, les inconnus jouaient pour elle la pièce de la vie. Elle s'y rendait chaque jour vêtue de son
kimono de soie rouge framboise et de son ombrelle, serrant contre son obi un livre, toujours le même, le dernier qu'il lui avait offert.
Ce jour-là, son oreille cueillit soudain des rires cristallins, frais comme le chant d'une cascade. Elle tourna la tête et aperçut un petit garçon soufflant sur des bulles de savon.
Son regard s’arrêta sur ses cheveux blonds comme les blés. Comme LUI.
Au regard d’un bleu presque iréel volé à l’azur des cieux. Comme LUI.
A la silhouette longue et élancée. Comme LUI.
LUI petit.
Peut-être.
Impossible de détacher son regard de cet enfant, de ce petit bonhomme qui contemplait les bulles de manière extatique. Il prit très vite le rôle principal dans
son théâtre intime, n'ayant pour tout metteur en scène que ses émotions.
Les bulles, légères, dansaient et virevoltaient sous la brise. Petites ballerines ondoyant sous la chorégraphie du vent. Tutus d’eau et de savon diaprés sous le soleil de printemps.
Fragiles et éphémères.
L’une d’elle frôla son visage, prenant appui sur sa joue avant de s’envoler. Il la captura dans le lasso de ses yeux. Puis il décida de se l’approprier.
Il voulait la faire danser sur la paume de ses mains, se mirer dans sa surface moirée. Or la bulle multipliait les arabesques, les sissonnes, les entrechats et n’entendait pas tirer sa
révérence. Alors le petit garçon l’appela :
-Bulle, ne pars pas ! Reste avec moi !
Mais la bulle dansait, dansait, aérienne, et restait sourde à ses appels.
Il se mit alors à la poursuivre.
Il courut de toutes ses forces, bras levés au ciel, derrière son diamant volant.
Le vent tourna. La bulle près de lui repassa.
Il jubila.
Il tendit ses petites mains sucrées.
-Viens, je ne veux pas te faire de mal !
Elle ne se méfia pas de cette peau délicate à la douceur de soie et s'approcha.
Il referma ses mains sur elle…
Il y avait déjà plusieurs heures que le spectacle était terminé. La veilleuse de la lune avait remplacé les spots solaires. Les rideaux bleu nuit parsemés d'étoiles étaient tombés. Tous
les acteurs avaient quitté la scène.
Seule sur son banc, ombre chinoise dans le halo lunaire, elle attendait.
Figée dans son ankylose.
A la même place.
Sur le même banc.
Qui attendait-elle ?
LUI ?
Comme la petite bulle, entre ses mains son cœur avait éclaté.
Bercée par les flots de la Seine
Assise devant la scène,
Elle attendait.
Aux premières lueurs de l'aube,
Lorsque le soleil sortit du lit des flots,
Sur les deux L de son pronom,
... elle s'envola.
D'elle, il ne restait plus que deux "e".
Eux.
Dansant ailes contre ailes dans l'azur des cieux.
Et sur le banc, feuilles battant au vent, son livre : "Avant, pendant, après"...
Koryfée
"Avant, pendant, après" de Jean-Marc Parisis.
Editions Stock (mars 2007)
Rencontre, passion, rupture. Un triptyque amoureux « banal » que l’auteur parvient pourtant ici à traiter de façon inédite et brillante. Une fois n’est pas coutume, c’est l’homme qui
parle, qui nous livre les tranches de sa vie avant, pendant, après sa rencontre avec Gail, la jeune femme qui va révolutionner son existence. Lui, c’est François Roman, parolier à succès.
Malgré les centaines de chansons d’amour inscrites à son registre, il réalise qu’il ne connaissait rien à l’amour jusqu’alors. Juste des mots inscrits sur des partitions, sans aucun véritable
ancrage dans sa vie. Avec Gail, ces textes vont trouver tout leur sens, gagner en densité, s’animer enfin. Il n'écrit plus seulement des chansons d'amour, il VIT cet amour, dans toutes ses
nuances. Et nous le fait vivre.
Avec la minutie d’un chirurgien, Jean-Marc Parisis opère à une mise à nu des sentiments amoureux, de leur naissance à leur agonie, en passant par leur envol. Des cimes aux abîmes, de l'ivresse
à la détresse, j'ai lu ce roman d’une traite, emportée par un style vif, un langage tantôt romantique, tantôt cru mais jamais obscène.
Emouvant. D'une justesse sidérante.
Jean-Marc Parisis : Avant, pendant, après. Editions Stock, mars 2007.
Quatrième de couverture :
« Je m’en souviens comme si c’était hier, d’un hier qui ne serait pas séparé d’aujourd’hui par la nuit. Accoudée au balcon, elle fumait en passant une main dans ses cheveux. La première
fois que je l’ai vue, je ne l’ai pas vue, je l’ai aimée de dos. Je savais que lorsqu’elle se retournerait, ce serait pire. Blonde avec des traits de brune. Ses yeux brillaient d’une lumière
mystérieuse et familière qui semblait venir du fond de l’enfance. Son visage n’avait pourtant rien d’enfantin, il signalait l’enfance sans la retenir. Elle me regardait, elle regardait
ailleurs. Elle portait un vague danger, avec cet air d’en savoir trop et pas assez. »
Ce roman vient de se voir décerner le prix Roger Nimier 2007.
Bises.
Merci à toi, Genfi, pour tout et bien davantage. Mes baguettes en tambourinent de joie !