Vendredi 22 juin 2007

Koryfee-plume-a-la-main.jpg

 
 
 
 Vous pensiez que les livres ne parlaient pas ? Permettez-moi d’en douter. Oh, non pas que je remette en cause votre bonne foi, mais je peux vous assurer que vous le saviez. Vous le saviez sans le savoir. Oui, vous ! Vous qui en cet instant même posez les yeux sur moi, c’est à vous que je parle ! Ne cherchez pas partout d’où vient cette petite voix, je suis là, juste devant vous ! C’est la voix de mon encre qui s’adresse à vous. Voilà, je sens à votre regard posé sur mes pages que vous m’avez identifiée. Et, l’incrédulité passée, vous prenez conscience qu’en effet vous le saviez. Quand un auteur vous touche, quand un livre vous fait connaître des transports comme seule la lecture peut parfois en susciter, ne vous dites-vous pas en effet : “ Comme cet ouvrage me parle ! ” C’est bien là ce que vous vous dites n’est-ce pas ? Vous voyez, je lis en vous comme dans un livre ouvert. Un livre qui lit son lecteur : un comble, non?
 Je ne sais pas si mon histoire vous parlera, si l’orpheline que je suis trouvera en vous un adoptant potentiel, mais quelles qu’aient été vos motivations initiales, vous avez fait le premier pas vers moi. A moi à présent de ne pas vous décevoir, de faire en sorte qu’au fil de mes pages l’alchimie opère, qu’en apprenant à me connaître, vous éprouviez le désir de me reconnaître, que votre curiosité se transforme en affection. Et votre affection en amour. 

          Je vis dans le plus grand orphelinat de France, que d’aucuns nomment Bibliothèque François Mitterand. Nous sommes des millions d’enfants d’encre et de papier à y avoir été abandonnés par leur auteur. Je n’ai pas à me plaindre me direz-vous, car nous y recevons la plus grande attention et les meilleurs soins. C’est même la Rolls des orphelinats ! Et pourtant, bien que consciente du privilège qui est mien, j’aspire à quitter cet endroit, animée d’un fol espoir : trouver un parent.

            Dernière arrivée dans l’institution, tout le monde ici m’appelle “ la petite nouvelle”. Je ne pèse en effet que six pages à peine. Je suis une enfant née sous X,  rédigée par un anonyme. Une absence d’identité matérialisée par les pages vierges de mon histoire, pages que mes multiples interrogations ne sont pas parvenues à habiller de réponses. Qui est l’auteur de mes jours ? M’a t-il seulement aimée, désirée ? Et après ma naissance sur papier, pourquoi m’a t-il abandonnée ? Ma reliure et mon papier n'étaient-ils pas d’assez bonne qualité? Mes traits ne n'étaient-ils pas le fidèle reflet de ce qu'il avait voulu faire naître sous sa plume ? Ai-je d’autres frères et soeurs d’encre ? Le fantôme de ces pages blanches du chapitre introductif de ma vie hante souvent mes nuits. Des nuits blanches elles aussi, bruissant de fantômes abandonniques armés de massicots, de perforeuses et de broyeuses à papier cherchant à me réduire à l’état de copeaux.

           Mais ne vous méprenez pas pour autant : je suis une enfant dotée d’une fragilité forte. Le poids de ma détermination à trouver des parents aimants est inversement proportionnel à celui de mes six petites pages. Je sais qu’un jour, je quitterai cette salle de lecture, ces tours verrées. Oui, je fuirai loin de cette geôle de solitude. Quand ? Je l’ignore. Mais en être intimement convaincue, dussé-je faire montre au regard de certains d’un optimisme désespérant, est déjà salvateur en soi. 
          
          Pour affronter l’attente sur mon étagère, j’ai une arme magique : je m’invente des vies merveilleuses, gonfle mes pages d’un souffle de grandeur, redressant ainsi ma charnière et détendant les nerfs de mon dos. Je réécris mon histoire, anticipe sur son issue et, dans une bataille de chapitres, fais en sorte  de l’emporter haut la plume avec une conclusion heureuse sur mon adoption. Un trait de caractère que j'ai peut-être hérité de mon auteur, qui sait ?
         J'ai toujours aspiré à devenir l’auteur de mon avenir, l’écrivain de mon devenir. Et cette détermination exclut que la moindre page, la moindre ligne, le moindre mot, la moindre ponctuation de mes chapitres futurs soient rédigés à l’encre de mes blessures. Mes feuillets, jusque-là habillés de mots sombres, se draperont de vocables doux comme de la soie, légers comme les baisers déposés sur le front d’un enfant. Syllabe après syllabe, mot après mot, phrase après phrase, j’approcherai le bonheur du bout de ma plume, je l’apprivoiserai. Oui, mes phrases gagneront en grâce, enchaîneront entrechats et pirouettes dans des tournures vives et aériennes, sans anacoluthes ni solécisme. Tantôt simples, esquissant de douces allégories, tantôt contractées pour se faire ellipse et accroître leur force expressive, elles défieront la loi de la pesanteur, effleureront à peine le papier tels des chaussons de pointe pour mieux s’envoler à nouveau.
         L’ouvrage chétif que je suis deviendra un livre relié, un être robuste dont les cahiers seront cousus sur des nerfs résistants. Ma couverture cartonnée se fera bradel puis maroquin. Mon papier jauni et rêche deviendra vélin. Mes pages se draperont de mots d’amour puisés à l’encre des yeux d’un parent. 
          Et c'est cette capacité à rêver ma vie dans l’attente de vivre mon rêve qui me sauve. Le rêve de ne plus être ce livre passe-muraille dont les mots traversent les esprits et les coeurs sans y marquer son empreinte.
 


          Mais pour l’heure, c’est face à vous que je me trouve, dans le champ de votre regard et qui sait, peut-être même dans celui de votre coeur. Je vous ai ouvert grand mes pages, vous ai livré mon texte, à nu, sans artifice. J’ai scruté votre visage, lu sur vos traits tandis que vous lisiez mes pages, dans une lecture duale. Car à présent vous connaissez ce secret : les livres lisent eux aussi. Sans que vous vous en doutiez, nous lisons à travers les expressions de votre visage les émotions qui le traversent.

         Or là, je vois que vous hésitez… Auriez-vous le coeur de me laisser après avoir si longuement caressé mes pages du regard ? Avant de vous prononcer, laissez-moi vous dire ceci : si vous ne savez pas si vous m’aimez au point de désirer m’adopter, je peux vous confier pour vous avoir longuement observé, qu’en ce qui me concerne, je vous aime déjà. Et puis, je ne prendrai pas beaucoup de place dans votre propre bibliothèque, je ne pèse que six pages !
 
Alors laissez mon épilogue s’achever sur notre adoption réciproque : DELIVREZ-MOI ! !

                                                                                        Koryfée.       




  
Elle-s-appelait-Sarah.gif



Elle s'appelait Sarah, de Tatiana de Rosnay.
Editions Héloïse d'Ormesson (mars 2007)

            A adopter sans hésitation dans votre bibliothèque !

Difficile de dire si c'est moi qui ai dévoré ce roman ou l'inverse, voire les deux à la fois, tant je me sens habitée par la petite Sarah. Un bouleversant récit sur le Vel d'Hiv' qui constitue une mise en accusation de l'oubli, participe avec une émotion à fleur de plume au recouvrement de la mémoire, au devoir de se souvenir, de témoigner. Face à la barbarie dont les hommes peuvent être hélas capables - et ce judéocide en est un triste exemple - ce récit invite à garder l'esprit en alerte sur tout risque de dérapage. Plus qu'un témoignage sur le passé, il est donc aussi une invitation à la vigilance au présent.

Déchirant. Poignant. Magnifique.

De la première à la dernière ligne, la tension est permanente avec une montée en puissance au fur et à mesure de notre attachement aux personnages. L'auteure décrit les situations, l'ambiance des lieux, la psychologie des individus avec une acuité et une justesse si grandes, que l'on se fond dans le récit au point d'en oublier qu'il s'agit d'une fiction. Ce roman ne se lit pas, il se VIT. Ses personnages ne sont pas prisonniers des pages, ils vous HABITENT. Vous n'êtes plus un lecteur mais un TEMOIN.

Un style d'une remarquable fluidité, avec des phrases courtes, un rythme soutenu, où chaque mot fait mouche.Une construction aussi habile qu'imaginative où présent et passé alternent avant de se fondre et se confondre pour bâtir ensemble un avenir.
Tatiana de Rosnay nous offre véritablement ici un morceau de bravoure.

Je ne peux que vous inciter à vous précipiter sur ce roman que j'ai lu en apnée, la gorge nouée et les yeux embués de larmes.


S'il m'avait fallu résumer ce commentaire dithyrambique (à la mesure de mon coup de foudre) en quelques mots, je les aurais empruntés à Christian Bobin : " Peu de livres changent une vie. Quand ils la changent, c'est pour toujours. Des portes s'ouvrent que l'on ne soupçonnait pas. On entre et on ne reviendra plus en arrière ".


 


                                                                                          
 
par Koryfée publié dans : La baguette de Koryfée
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Commentaires

qui a dit que les livres ne parlaient pas… ce sont de fideles compagnons…
commentaire n° : 1 posté par : yoyostereo™ (site web) le: 22/06/2007 12:04:16

Oui, les livres parlent et sont même d'incorrigibles bavards ! Figurez-vous que je me suis laissée dire qu'il parlaient de leur auteur à son insu ;-) Et puis, comme l'écrit Julien Green, "un livre est une fenêtre par laquelle on s'évade". Alors évadons-nous en leur compagnie !

réponse de : Koryfée (site web) le: 22/06/2007 19:14:54
Les images parlent aussi... d'elles-mêmes.
commentaire n° : 2 posté par : Claude (site web) le: 22/06/2007 13:32:42
L'émotion, la beauté, parlent à tous les sens. Nul besoin de longs discours ni de vaines paroles , les images peuvent se suffire à elles-mêmes, vous avez raison. ...Et vous avez pour cela du talent .
réponse de : Koryfée (site web) le: 22/06/2007 19:20:23
Tant de pages oubliées, abandonnées. Sur mes étagères, il y aura toujours une place pour les abandonnés, ou pour les pages d'une Fée des mots.
commentaire n° : 3 posté par : Marie (site web) le: 22/06/2007 14:34:58

Tant de pages sommeillent en effet, et n'attendent que notre regard posé sur elles pour sortir de leur léthargie. Mais par là-même ,tant de récits merveilleux à découvrir encore et encore, tant de transports à connaître, de voyages à effectuer ! Et ce roman "La piqûre" né sous votre plume ne me démentira pas, n'est-ce pas ? Comme dirait Kiki, une "happy cure " de lecture !

Merci, Marie...

réponse de : Koryfée (site web) le: 22/06/2007 19:31:39
Hep, arrête de te plaindre le chouchouté des rayonnages de la BNF! Tu squattes un endroit rempli de lignes et de poésie où plein d'aficionados passent chaque jour vous contempler, vous caresser, vous dévorer, vous aimer... Vous faites de belles rencontres, vous croisez des regards que vous n'oublierez jamais, vous vivez votre vie, quoi! Moi et mes potes, nous sommes des livres aussi mais personne ne nous voit, notre auteur nous a enfermés à double tour dans un joli tiroir où nos mots ont du mal à respirer, s'étiolent... On sait bien que sortir, ce ne sera peut-être pas le paradis, on va se prendre des remarques, peut-être même des coups, on sera confrontés à plein de trucs bizarres mais, on rencontrera nous aussi ces regards d'amour qui effacent tout le reste et peut-être même qu'on atterrira sur le rayon livres préférés de quelque belle personne qui nous attend déjà, nous espère... Alors, plizz, si vous voyez notre auteur passer devant les rayonnages de la BNF, dites-lui de nous laisser venir jouer avec vous, viiiite... ;-)))
commentaire n° : 4 posté par : Kiki (site web) le: 23/06/2007 10:12:16

Mais c'est une vrai émeute "livresque" !  Je n'ai pas dormi avec ces voix d'encre bleuies de maux, pages froissées de ne pas être offertes au regard d'autrui comme leur consoeur la "petite nouvelle". C'était donc vous qui chahutiez dans mes tiroirs, refusant d'y  dormir plus longtemps et m'exhortant à soulever votre couverture  ! Hum... je ne serais pas étonnée qu'une certaine Kiki vous y ait encouragés ( oui, je suis une fée, ne l'oubliez pas, et j'ai donc entre autres pouvoirs celui d'être medium) .  Je sais, pour certains d'entre vous, les aînés surtout, que cela fait 23 ans que vous dormez à l'abri des regards et que vous aspirez légitiment à quitter le nid pour rejoindre les étagères d'une librairie ou d'une bibliothèque, après avoir passé la reliure au doigt d'un éditeur. C'est de votre âge et je vous comprends.En tout cas, si je croise votre auteur - sait-on jamais si je passe devant un miroir (ou une vitre), je lui en toucherai un mot. Même deux. Promis;-)

Message reçu cinq sur cinq, Kiki ! Et sache que je m'y emploie, ce site étant un premier pas vers l'émancipation de mes écrits.
Merci à toi.
De tout coeur.
Vraiment.

réponse de : Koryfée (site web) le: 24/06/2007 10:26:35
tout comme Kiki! il y a des tas de feuilles pleines de belles histoires qui sont aujourd'hui séquestrées et qui ne demandent qu'à sortir pour être lues...
commentaire n° : 5 posté par : genfi (site web) le: 23/06/2007 23:40:13
Mais c'est un complot que vous ourdissez, enhardissant les manuscrits des tiroirs à se rebeller contre leur mère indigne, laquelle veille si jalousement sur eux qu'elle les réserve à son seul regard !
 D'ici à ce qu'un matin, au réveil, je découvre qu'ils se sont fait la belle, envolés sur les ailes de ma plume vers quelque lecteur !
;-)

Merci, Genfi ! En tout cas, à défaut de savoir si ces feuilles cachées sont belles,je puis te confirmer leur envie grandissante de se faire la belle !
réponse de : Koryfée (site web) le: 24/06/2007 10:36:42
Libérez les feuillets ! Libérez les feuillets !
La plume de ton étendard est hissée, les mots devant, l'é-mot-ion derrière... ta rév-olution est en marche Koryfée ;-) !
commentaire n° : 6 posté par : Bridget (site web) le: 24/06/2007 23:26:06

Plus que jamais lorsque je mets chaque matin la plume à l'étrier et galope mots au vent de l'inspiration sur des chemins de papier, je sens comme un souffle de révolte près de moi. Mes cahiers couvent quelque émeute, j'en suis sûre;-) 
Hey, Bridget, ne serait-ce pas toi une des responsables de cette fronde ? D'ici à ce que le 14 juillet prochain, ils se lancent à l'assaut de la Bastille en teck du séjour et fassent  la révolution !
:))

réponse de : Koryfée (site web) le: 25/06/2007 20:01:01
Bonjour, je passais par là et j'ai entendu un conte de fée, une petite voix cristalline qui venait de derrière un rayonnage.. J'ai tendu l'oreille, guettait avec mes yeux pour déceler d'où venait cette histoire et quelle voix la transmettait... J'ai bien envie de revenir ici, écouter d'autres mots, d'autres univers. Merci Korifée
commentaire n° : 7 posté par : elle (site web) le: 26/06/2007 15:51:50
Merci de t'être arrêtée pour écouter cette "petite nouvelle" et d'avoir saisi ses bras d'encre et de papier tendus vers toi ! Ses pages en frémissent de joie. Elle qui rêvait d'être adoptée est comblée.
... Et tu seras toujours la bienvenue sur ces rivages. Merci encore et à bientôt !

                                                   
réponse de : Koryfée (site web) le: 26/06/2007 19:23:18
Très jolie métaphore. L'univers des livres est un milieu de la solitude par excellence. De l'angoisse de la création à la crainte d'être incompris.

On a vraiment l'impression d'entendre cette petite voix. Dans ma ptite tête, j'imagine même les intonations qu'elle prends ( plutôt aigue et douce).

Je prendrai garde la prochaine fois que je passerai dans une bibliothèque. Et si je te vois, petit livre, je te sauve ! Ce serait bien triste que tes larmes effaçent tes beaux secrets.
commentaire n° : 8 posté par : DCANCY (site web) le: 27/06/2007 17:06:44
Oui, écrire s'est se retrouver seul, face à soi, face à ces pages d'une blancheur nivale qu'il faut habiller de mots en restant au plus près de ce que l'on a voulu transmettre. Exercice périlleux que de trouver les termes qui revêtent sur mesure le corps de nos émotions. 
 Mais l'écriture est aussi un préambule exaltant, celui de l'édification de ce pont d'encre et de papier que l'on jette en espérant accoster sur la rive des autres. Il peut ne jamais atteindre leur rivage et se perdre dans les flots d'encre, mais il peut aussi donner lieu à de beaux échanges. Comme celui-ci.
réponse de : Koryfée (site web) le: 28/06/2007 08:58:36
Merci chere Koryfigue !
tres beau blog que voila...
commentaire n° : 9 posté par : Tatiana de R (site web) le: 03/07/2007 16:58:11
Une figue !!!!!!!!!!!!!!!!! Et Koryfée de pousser un cri de joie en la découvrant dans son jardin (oui, Koryfée-sa-alain-delon  et parle d'elle à la troisième personne !). Je suis infiniment touchée par votre passage sur ce rivage, Tatiana. Thank you so much !

Et savez-vous qu'en rédigeant la note  "Dans mon pavillon dort...", je pensai à un petit figuier, sur un balcon, quelque part dans la capitale.... Un petit arbuste offert par des enfants à leur maman pour sa fête et qui, il y a peu, sous son regard ému, lui offrit ses premiers fruits... 

Bienvenue à vous, Tatiana !
réponse de : Koryfée (site web) le: 03/07/2007 20:20:17
Vous aimez le Japon et les livres, c'est bien !
commentaire n° : 10 posté par : Stephane (site web) le: 22/10/2007 16:55:25
Bienvenue à vous ici qui visiblement partagez deux de mes passions : l'Asie et la lecture !
commentaire n° : 11 posté par : Koryfée (site web) le: 24/10/2007 10:56:11

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