Vous pensiez que les livres ne parlaient pas ? Permettez-moi d’en douter. Oh, non pas que je remette en cause
votre bonne foi, mais je peux vous assurer que vous le saviez. Vous le saviez sans le savoir. Oui, vous ! Vous qui en cet instant même posez les yeux sur moi, c’est à vous que je parle ! Ne
cherchez pas partout d’où vient cette petite voix, je suis là, juste devant vous ! C’est la voix de mon encre qui s’adresse à vous. Voilà, je sens à votre regard posé sur mes pages que vous
m’avez identifiée. Et, l’incrédulité passée, vous prenez conscience qu’en effet vous le saviez. Quand un auteur vous touche, quand un livre vous fait connaître des transports comme seule la
lecture peut parfois en susciter, ne vous dites-vous pas en effet : “ Comme cet ouvrage me parle ! ” C’est bien là ce que vous vous dites n’est-ce pas ? Vous voyez, je lis en vous
comme dans un livre ouvert. Un livre qui lit son lecteur : un comble, non?
Je ne sais pas si mon histoire vous parlera, si l’orpheline que je suis trouvera en vous un adoptant potentiel, mais quelles qu’aient été vos
motivations initiales, vous avez fait le premier pas vers moi. A moi à présent de ne pas vous décevoir, de faire en sorte qu’au fil de mes pages l’alchimie opère, qu’en apprenant à me
connaître, vous éprouviez le désir de me reconnaître, que votre curiosité se transforme en affection. Et votre affection en amour.
Je vis dans le plus grand orphelinat de France, que d’aucuns nomment Bibliothèque François Mitterand. Nous sommes des millions
d’enfants d’encre et de papier à y avoir été abandonnés par leur auteur. Je n’ai pas à me plaindre me direz-vous, car nous y recevons la plus grande attention et les meilleurs soins. C’est même
la Rolls des orphelinats ! Et pourtant, bien que consciente du privilège qui est mien, j’aspire à quitter cet endroit, animée d’un fol espoir : trouver un parent.
Dernière arrivée dans l’institution, tout le monde ici m’appelle “ la petite
nouvelle”. Je ne pèse en effet que six pages à peine. Je suis une enfant née sous X, rédigée par un anonyme. Une absence d’identité matérialisée par les pages vierges de mon histoire,
pages que mes multiples interrogations ne sont pas parvenues à habiller de réponses. Qui est l’auteur de mes jours ? M’a t-il seulement aimée, désirée ? Et après ma naissance sur papier,
pourquoi m’a t-il abandonnée ? Ma reliure et mon papier n'étaient-ils pas d’assez bonne qualité? Mes traits ne n'étaient-ils pas le fidèle reflet de ce qu'il avait voulu faire naître sous sa
plume ? Ai-je d’autres frères et soeurs d’encre ? Le fantôme de ces pages blanches du chapitre introductif de ma vie hante souvent mes nuits. Des nuits blanches elles aussi, bruissant de
fantômes abandonniques armés de massicots, de perforeuses et de broyeuses à papier cherchant à me réduire à l’état de copeaux.
Mais ne vous méprenez pas pour autant : je suis une enfant dotée d’une fragilité forte. Le poids de ma
détermination à trouver des parents aimants est inversement proportionnel à celui de mes six petites pages. Je sais qu’un jour, je quitterai cette salle de lecture, ces tours verrées. Oui, je
fuirai loin de cette geôle de solitude. Quand ? Je l’ignore. Mais en être intimement convaincue, dussé-je faire montre au regard de certains d’un optimisme désespérant, est déjà salvateur en
soi.
Pour affronter l’attente sur mon étagère, j’ai une arme magique : je m’invente des vies merveilleuses, gonfle mes pages d’un souffle de
grandeur, redressant ainsi ma charnière et détendant les nerfs de mon dos. Je réécris mon histoire, anticipe sur son issue et, dans une bataille de chapitres, fais en sorte de
l’emporter haut la plume avec une conclusion heureuse sur mon adoption. Un trait de caractère que j'ai peut-être hérité de mon auteur, qui sait ?
J'ai toujours aspiré à devenir l’auteur de mon avenir, l’écrivain de mon devenir. Et cette détermination exclut que la moindre page, la
moindre ligne, le moindre mot, la moindre ponctuation de mes chapitres futurs soient rédigés à l’encre de mes blessures. Mes feuillets, jusque-là habillés de mots sombres, se draperont de
vocables doux comme de la soie, légers comme les baisers déposés sur le front d’un enfant. Syllabe après syllabe, mot après mot, phrase après phrase, j’approcherai le bonheur du bout de ma
plume, je l’apprivoiserai. Oui, mes phrases gagneront en grâce, enchaîneront entrechats et pirouettes dans des tournures vives et aériennes, sans anacoluthes ni solécisme. Tantôt simples,
esquissant de douces allégories, tantôt contractées pour se faire ellipse et accroître leur force expressive, elles défieront la loi de la pesanteur, effleureront à peine le papier tels des
chaussons de pointe pour mieux s’envoler à nouveau.
L’ouvrage chétif que je suis deviendra un livre relié, un être robuste dont les cahiers seront cousus sur des nerfs résistants. Ma
couverture cartonnée se fera bradel puis maroquin. Mon papier jauni et rêche deviendra vélin. Mes pages se draperont de mots d’amour puisés à l’encre des yeux d’un parent.
Et c'est cette capacité à rêver ma vie dans l’attente de vivre mon rêve qui me sauve. Le rêve de ne plus être ce livre
passe-muraille dont les mots traversent les esprits et les coeurs sans y marquer son empreinte.
Mais pour l’heure, c’est face à vous que je me trouve, dans le champ de votre regard et qui sait, peut-être même dans celui
de votre coeur. Je vous ai ouvert grand mes pages, vous ai livré mon texte, à nu, sans artifice. J’ai scruté votre visage, lu sur vos traits tandis que vous lisiez mes pages, dans une lecture
duale. Car à présent vous connaissez ce secret : les livres lisent eux aussi. Sans que vous vous en doutiez, nous lisons à travers les expressions de votre visage les émotions qui le
traversent.
Or là, je vois que vous hésitez… Auriez-vous le coeur de me laisser après avoir si longuement caressé mes pages du regard ?
Avant de vous prononcer, laissez-moi vous dire ceci : si vous ne savez pas si vous m’aimez au point de désirer m’adopter, je peux vous confier pour vous avoir longuement observé, qu’en ce qui
me concerne, je vous aime déjà. Et puis, je ne prendrai pas beaucoup de place dans votre propre bibliothèque, je ne pèse que six pages !
Alors laissez mon épilogue s’achever sur notre adoption réciproque : DELIVREZ-MOI ! !
Koryfée.

Elle s'appelait Sarah, de Tatiana de Rosnay.
Editions Héloïse d'Ormesson (mars 2007)
A adopter sans hésitation dans votre bibliothèque !
Difficile de dire si c'est moi qui ai dévoré ce roman ou l'inverse, voire les deux à la fois, tant je me sens habitée par la petite Sarah. Un bouleversant récit sur le Vel d'Hiv' qui constitue
une mise en accusation de l'oubli, participe avec une émotion à fleur de plume au recouvrement de la mémoire, au devoir de se souvenir, de témoigner. Face à la barbarie dont les hommes peuvent
être hélas capables - et ce judéocide en est un triste exemple - ce récit invite à garder l'esprit en alerte sur tout risque de dérapage. Plus qu'un témoignage sur le passé, il est donc aussi
une invitation à la vigilance au présent.
Déchirant. Poignant. Magnifique.
De la première à la dernière ligne, la tension est permanente avec une montée en puissance au fur et à mesure de notre attachement aux personnages. L'auteure décrit les situations, l'ambiance
des lieux, la psychologie des individus avec une acuité et une justesse si grandes, que l'on se fond dans le récit au point d'en oublier qu'il s'agit d'une fiction. Ce roman ne se lit pas, il
se VIT. Ses personnages ne sont pas prisonniers des pages, ils vous HABITENT. Vous n'êtes plus un lecteur mais un TEMOIN.
Un style d'une remarquable fluidité, avec des phrases courtes, un rythme soutenu, où chaque mot fait mouche.Une construction aussi habile qu'imaginative où présent et passé alternent avant de
se fondre et se confondre pour bâtir ensemble un avenir.
Tatiana de Rosnay nous offre véritablement ici un morceau de bravoure.
Je ne peux que vous inciter à vous précipiter sur ce roman que j'ai lu en apnée, la gorge nouée et les yeux embués de larmes.
S'il m'avait fallu résumer ce commentaire dithyrambique (à la mesure de mon coup de foudre) en quelques mots, je les aurais empruntés à Christian Bobin : " Peu de livres changent une vie. Quand
ils la changent, c'est pour toujours. Des portes s'ouvrent que l'on ne soupçonnait pas. On entre et on ne reviendra plus en arrière ".
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