Jeudi 28 juin 2007

 

Pavillon-d-or-Kyoto.jpg

  Le Pavillon d'Or- Kyoto


Juin 2003. Le sol s’est ouvert sous mes pieds lorsque  tu t’es endormie. Quatre-vingt-treize printemps. Et ces gens qui me disaient que c’était un bel âge ! Il n’y a pas de belle saison pour partir, l’hiver est toujours trop précoce dans le cœur de ceux qui restent.
Ce matin de juin, à l’aube de l’été, je fus ensevelie sous une avalanche de neige. 
Après une nuit passée assise sur le bord de la plage à écouter la complainte des vagues, écume dans les yeux, raz-de-marée dans le cœur, je suis allée une dernière fois dans ce jardin que tu affectionnais tant.
Ton jardin.
Mon paradis.
Le cerisier en fleurs, l’érable flamboyant, les hibiscus, les chrysanthèmes, les orchidées et autres rhododendrons semblaient te rendre un dernier hommage, parés de leurs plus beaux atours, véritable explosion de couleurs, tableau auquel chaque jour tu apportais ta touche. Jusqu'alors.
Arc-en-ciel de de pensées émues sur mon âme. Soleil de ton si doux sourire sous mes larmes.
Avant de refermer la grille, j'ai pris une bouture d’hibiscus avec un peu de terre. Terre de souvenirs. Petit bout de toi que je plantai à mon retour. 
 
Juin 2004. Un an jour pour jour après le séisme de ton départ, tu ouvris tes paupières de pétales, les yeux embués de rosée : une première fleur. Un premier clin d’œil. Je m’approchai de tes bras  vert tendre gantés de pourpre, incrédule. Bouleversée… Et toi par cette floraison de me dire « Tu vois, Koryfée, j’ai juste fait une longue sieste. Me voilà près de toi, dans ce petit jardin nippon que tu as recréé pour moi. » Ces sillons esquissés sur le gravier me révélèrent alors les traits de ton visage, ces rides que les sourires bien plus que l’âge avaient dessinées. Attendrissantes arabesques gainant tes beaux yeux chocolat.
 
Juin 2007. J’avais peur que tu te sentes un peu à l’étroit sur ce balcon, entre les bambous, l’orchidée blanche, l’érable-bonzaï et les lanternes nippones. Or tu t’y sens merveilleusement bien, ancrée à la vie au coeur du sol. Tu te déploies, tends tes bras vers le ciel, le soleil et les nuages, ondoyant sous le vent, dansant sous mes yeux, de l'aube au crépuscule. Tu me gratifies de fleurs comme autant de sourires qui à leur tour en font fleurir sur mon visage.
Oui, comme tu es vivante ! Ces bruissements de ton feuillage sous le souffle de la brise, c’est ta voix d’air qui continue à me susurrer ces mots doux comme de la soie, ceux dont mon cœur de fillette affamée se nourrissait avec délectation. C’est ta voix sucrée de miel, tenant un livre d'une main, me caressant les cheveux de l’autre, qui me raconte des histoires de princesses et de fées, d’elfes et de sirènes, d’encens et de myrrhe.
Mamie Framboise était ton petit nom, celui que je t’avais donné, rouge comme le sang de ta sève bouillonnante, comme les feuilles des érables l'automne venu, comme le soleil embrasant le ciel. 

Dans mon jardin japonais, dans le terreau de mes souvenirs, c'est toi qui sommeilles, toi qui me veilles.
Toi qui dans mon « Pavillon dors »…
 
‘ Sous un voile de lune
  Ombre de fleur
  Ombre de femme’
                                               Natsume Sôseki

 
                                                                                              Koryfée






Terre-des-oublis.gif




Terre des oublis, de Duong Thu Huong
Editions Sabine Wespieser, janvier 2006. (Sortie en poche en septembre 2007)

         
Le récit se déroule dans un Vietnam déchiré par la guerre et relate le destin brisé de trois êtres. 
             Miên, une jeune femme digne d'une héroïne cornélienne, est écartelée entre devoir et amour. Le devoir, c'est celui que lui dictent la pression sociale et la morale obtuse d'une société rétrograde : retourner vivre auprès de Bôn, son mari annoncé à tort comme mort à la guerre et qui revient,14 ans plus tard, acclamé en héros. L'amour, c'est celui qu'elle nourrit pour le tendre et attentionné Hoan, l'homme qu'elle a épousé entre-temps, et avec lequel elle a eu un enfant. Un écartèlement face auquel non pas Miên mais le regard et l'attitude accusateurs de la société trancheront : elle devra repartir vivre avec Bôn, bien qu'elle ne l'aime plus. Trois vies entrelacées autour de la morale, de la tradition et des sentiments. Poignant. Magnifique.
 
          Dans un style d'une remarquable fluidité, tantôt sensuel et poétique, tantôt cru et rude, Duong Thu Huong nous dresse le portrait d'une société vietnamienne entravée par ses nombreux carcans , portant en elle les stigmates indélébiles de ses guerres intestines.
Bondissez sur ce livre ! Et ne vous laissez pas impressionner par ses 800 pages : elles s'écoulent comme le courant d'un fleuve dans les tourbillons duquel vous ne pourrez qu'être emportés.
          Une œuvre magistrale.
 
 

 

par Koryfée publié dans : La baguette de Koryfée
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Commentaires

L'émotion à fleur - effleure - de peau.

Style épuré, patte de velours, coeur à vif.

Rien ne me touche plus que ce que je sent sincère. C'est une chose tellement universelle que tu as - tres finement - décrite que l'on ne peut qu'être touché. Tu parles avec leur coeur, ton sang est devenu encre.

Quelle belle idée, et surtout bien tournée, que ce jardin pour se souvenir encore et encore. Là où tout renait et rien ne se meurt.

Et ces images personnelles qui se superposent... Merci pour tout ce que tes lignes ont reréveillé.
commentaire n° : 1 posté par : DCANCY (site web) le: 28/06/2007 18:29:51

Tes propos m'évoquent une citation de Cocteau que j'affectionne infiniment : " Ecrire est un acte d'amour, s'il ne l'est pas il n'est qu'écriture". De fait, mes écrits sont ma chair et l'encre mon sang. Des petits bouts de moi. Ici particulièrement où fiction il n'y a guère...
Jardin du souvenir, jardin de la renaissance, là où à chaque saison tout refleurit. Oui, les êtres chers restent toujours vivants, ne fût-ce que dans notre mémoire. Et si étreinte est l'anagramme d'éternité, cela ne doit rien au hasard : les êtres aimés disparus restent pour l'éternité dans l'étreinte de notre mémoire. Comme cette mamie Framboise, Jeanne de son prénom...

Merci pour tes mots empreints de sensiblilité.

Vraiment. 

réponse de : Koryfée (site web) le: 29/06/2007 08:06:25
Merci Koryfée pour cette balade fleurie et poétique dans ce jardin du souvenir, à l'odeur de Framboise et aux couleurs du temps passé...
commentaire n° : 2 posté par : Bridget (site web) le: 28/06/2007 22:02:15
Oui, jardin du souvenir, souvenir tellement vivant que la concernant, je ne puis conjuguer le verbe aimer au passé . Je ne l'aimais pas follement, je l'aime follement.  Je ne serais d'ailleurs pas étonnée qu'en ce moment-même elle lise par dessus mon épaule et , si je jette un oeil sur le balcon, que ses pétales en rougissent de confusion...
Merci, Bridget, pour ces mots qui foulèrent mon jardin et dont l'empreinte sur mon écran m'émeut indiciblement.
réponse de : Koryfée (site web) le: 29/06/2007 07:57:17
Magnifique, Koryfée, je peux presque sentir l'odeur de ta fleur nouvelle.
commentaire n° : 3 posté par : Marie (site web) le: 29/06/2007 20:28:29

La vie est une floraison permanente, douceur de pétales comme piqûre de ronces, mais c'est un tel bonheur quand sa fragrance embaume comme ici de souvenirs heureux... 
Merci d'être venue cueillir ma "nouvelle-fleur" !

réponse de : Koryfée (site web) le: 01/07/2007 09:13:34
Jardin d'enfance, pétales d'yeux, soyeux et, sur ses frêles guibolles, l'herbes folle des souvenirs qui nous chatouille aux larmes... Jolie balade nippone, Koryfée, où l'émotion harponne...
commentaire n° : 4 posté par : Kiki (site web) le: 30/06/2007 09:42:27

Fleurs immortelles du souvenir, velours des pétales de ses bras , sève vivifiante de son affection, j'avais envie de vous emmener avec moi dans le sillage azerty de mes pas, à la rencontre de cette si douce femme.
Et d'être ravie que cette balade nippone t'ait plu !

réponse de : Koryfée (site web) le: 01/07/2007 09:19:46
Je jalouse le talent des autres. Transmettre l'émotion si facilement...
Je suis jaloux.
Quant au texte transmis le 20 juin dernier, je l'attaque la semaine prochaine (pourtant avec hâte!). Tu sais pourquoi. Encore 3 auteurs à rencontrer cette semaine.
Sincères félicitations pour tes écrits.
J'aime ce blog là!
commentaire n° : 5 posté par : Mandor, pr鳩dent de la FAPM (site web) le: 02/07/2007 10:06:11
Très honorée, cher Président !  
Et aussi rouge qu'un érable l'automne venu sous tes complilments. Fais attention, sais-tu que je pourrais bien y croire ? ;-)
Exprimer ses émotions, c'est une façon de déchirer la chape de nuages qui masque le soleil pour laisser pousser les fleurs. Sève d'encre, pétales de papier, fragrance de souvenirs ou de pur imaginaire, il devient ainsi possible de faire de la vie un jardin fleuri. Et quand de surcroît ces fleurs semées ici et là  sont cueillies par un visiteur, alors, c'est le bouquet ! 
Merci pour ce bouquet de bonheur offert par tes mots.
Quant à être jaloux, c'est moi qui serais en droit de l'être tant tu n'as pas ton pareil pour transmettre les émotions, Président !

Signé  : Koryfeé-une-éponge-elle-aussi
réponse de : Koryfée (site web) le: 03/07/2007 09:10:47
En effet, j'ai lu une bonne critique dans un magazine chez le dentiste à propos de ce bouquin...à lire dès que j'aurai plus de 10mn...
commentaire n° : 6 posté par : Swanie (site web) le: 10/07/2007 17:46:58
Bienvenue Swanie !
Oui, oui, précipitez-vous sur les oeuvres de Diuong Thu Huong ! Je viens de finir son dernier roman publié en mai 2007 chez Sabine Wespieser "Itinéraire d'enfance", et c'est là encore un petit bijou de poésie, de sensibilité, d'humanisme, de courage. De ces livres qui redonnent foi en l'être humain. 

A l'image de son auteur d'ailleurs. Un écrivain et une femme d'exception.

Car Duong Thu Huong , d'origine vietnamienne, est une figure emblématique de son pays. Figure majeure de la lutte pour la liberté du peuple vietnamien, ses écrits, témoignages de l'oppression de tout un peuple,  lui ont valu d'être arrêtée et emprisonnée sans procès en 1991. Amnesty International et l'Association internationale d'écrivains ont dû se mobiliser pour sa libération. Dès lors, assignée à résidence jusqu'en janvier 2006, elle enverra ses manuscrits, interdits de parution au  Vietnam, aux éditeurs français, qui les traduiront et les publieront avec un succès mérité. 

Des écrits d'une poésie et d'une profondeur infinies, témoins des difficultés de l'existence et de l'engagement d'une femme ô combien courageuse et charismatique, oeuvrant pour le bien de l'être humain.

Signé : Koryfan-de-cet-auteur
réponse de : Koryfée (site web) le: 11/07/2007 11:15:06

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