Naoko préparait sa surprise de longue date, dans un état de jubilation croissant. Et le grand jour d’être arrivé : 3 juin,
l’anniversaire de sa mère.
Toutefois, à son effervescence se mêlait un sentiment d’inquiétude : pour que sa surprise vît le jour, il lui fallait la
collaboration du facteur. Assise sur son petit tapis en paille d’Igusa devant la maison, elle attendait sagement son passage.
Glissée dans son obi, une enveloppe.
L’enveloppe.
Tous ses espoirs reposaient sur lui depuis la déconvenue de la veille. Elle s’était en effet rendue à la poste à la sortie
de l’école, tendant l’enveloppe sacrée. Or ils la lui avaient refusée. Motif ? Ils n’avaient pas aimé son timbre. A ces mots, celui de sa voix s’était étouffé dans un sanglot. Son projet
allait tomber dans la rizière.
Légère comme une libellule lors du trajet aller, elle s’était alors sentie aussi lourde qu’un sumo. Mais il n’était pas dans sa
nature de renoncer, surtout quand l’enjeu était aussi grand.
Le facteur arriva enfin. Puisant en elle tout son courage, elle lui exposa sa requête :
- C’est l’anniversaire de maman aujourd’hui. Je… je lui ai fait un dessin et écrit une lettre.
Elle lui tendit d’une main tremblante l’enveloppe en papier de soie sur laquelle, avec application, elle avait inscrit au pinceau
: Lettre très importante. Signé : Naoko. A l’angle droit, en haut, un petit rectangle dessiné.
Elle frémit en voyant son regard s’y attarder et devança sa question, redoutant d’essuyer un nouveau refus.
- Je n’ai pas de vrai timbre pour coller dessus, alors j’en ai dessiné un. A la poste, ils n’en ont pas voulu... Or je
voudrais à tout prix que maman l’ait aujourd’hui, et je me suis dit que vous voudriez peut-être bien m’aider. Je n’ai pas de pièces pour vous payer le timbre, mais je peux vous donner ça
!
Elle avait sorti de la manche de son kimono une poignée de bonbons aux litchis.
- C’est ma grand-mère Framboise qui me les a donnés. « C’est pour la route » me dit-elle à chaque fois ! Mais cette
fois-ci, je ne les ai pas mangés. Pas un seul! ajouta t-elle en les regardant avec envie. Je voulais les garder pour vous payer le timbre et le commandé.
Le gros bonhomme à l’allure un peu rustre sentit son cœur fondre.
- C’est gentil, mais garde tes bonbons, Naoko. Qu’attends-tu au juste de moi ?
- J’aimerais que vous alliez frapper à la porte pour lui donner ma lettre, comme vous le faites pour les lettres très
importantes, les « commandées ». Et celle-là, comme elle est très très importante, vous lui direz que vous venez pour une lettre très très commandée avec des invités de
réception.
Il ne put s’empêcher de rire, réalisant qu'elle faisait référence à un recommandé avec accusé de réception. Il s'
interrompit aussitôt lorsqu’il vit poindre les larmes dans ses yeux. Cette dernière avait préparé sa surprise de longue date, s’était appliquée à faire un joli dessin coloré, à rédiger un poème
bourré de « je t’aime », véritables Hymnes à l’amour, et, face aux rires de cet homme, non seulement elle se sentait humiliée, mais les interprétait comme un prélude à
un refus de sa part.
- Mais c’est une merveilleuse idée ! s’empressa t-il d’ajouter, percevant le désarroi de Naoko et se fustigeant intérieurement
pour sa maladresse.
La fillette s’était alors sentie revivre. Et de préciser : « mais surtout, ne pliez pas l’enveloppe, sinon les fleurs
de ma pétaleraie vont se casser. »
-Ta pétaleraie ?
C’était la première fois qu’il entendait ce terme.
Elle avait couru au pied du ginkgo, sorti du creux du tronc une petite boite de thé en bambou et en avait tout doucement soulevé le couvercle. Puis, elle avait sorti délicatement des feuilles de papier de soie et les avaient dépliées,
offrant au regard de son bienfaiteur des pétales de fleurs séchés de toutes les couleurs. Un véritable arc-en-ciel sur un lit de papier.
- Je les colle sur les dessins et les poèmes que j’écris pour maman. Je lui en fais plein !
- Aurais-tu l’intention de devenir écrivain ou peintre, plus tard ?
- Non, je serai danseuse étoile et embaumeuse de fleurs !
Réponse inattendue.
- Embaumeuse de fleurs ? Tu veux dire fleuriste ?
- Non ! Embaumeuse de fleurs. C’est pour ça que je fais cette pétaleraie !
Et de lui expliquer sa vocation. L’idée lui était venue à force de voir avec tristesse les bouquets faner. Malgré tous les
soins apportés, la mort des fleurs semblait inéluctable. Sauf… Sauf à recueillir les majestés déchues, ou plus exactement leurs atours de pétales, et à les laisser sécher entre les pages de ses
livres avant de les faire refleurir en ornement sur lettres et dessins. Quand les fleurs mouraient dans l’eau d’ici, Naoko leur redonnait vie dans l’au-delà, les rendant
immortelles.
Le facteur regarda la petite fille avec émotion. Sans en avoir conscience, elle avait retourné l’expression et avait créé
une profession d’une infinie poésie. Les fleurs embaument et quand elles finissent d’embaumer, elle les embaume. La boucle était bouclée et la vie leur était acquise pour
l’éternité.
Qui eût songé à chercher la recette de la vie éternelle dans l’âme d’une enfant ? C’était pourtant bien là qu’elle se
cachait.
Il lui sourit, prit précautionneusement l’enveloppe et alla frapper à la porte...
Koryfée

Hymnes à l'amour, de Anne Wiazemsky.
Grand prix RTL-Lire 1996
Mon commentaire concernant ce livre autobiographique pourrait se résumer à un simple écho à son titre : un Hymne à l’amour.
Anne Wiazemsky, c’est une écriture pleine de tendresse, de sensibilité, de fraîcheur. De ces livres qui font du bien et que l’on relit avec délectation. L’auteur contemporain que j’ai le plus
lu et relu, dont j’ai le plus offert les livres. C’est dire si je l’apprécie !
A la mort de sa mère, l’auteur a trouvé, mêlés aux documents familiaux, le testament de son père décédé 30 ans plus tôt. Dans ce dernier, le souhait que soit remis à une inconnue genevoise le
disque d’Edith Piaf, Hymne à l’amour. Pourquoi ce désir ? Quel rôle a joué cette femme dans la vie de son père ? En accomplissant son vœu testamentaire, Anne Wiazemsky nous
emmène sur les chemins de son enfance : celui de sa mère, discrète et neurasthénique, de son père, gai et brillant volage et celui de sa tant aimée nourrice Madeleine, le tout sous le
regard émouvant et attentionné de son illustre grand-père, François Mauriac. Des hymnes à l’amour d’une déchirante beauté, déclarés à chacun de ses proches.
Un bijou de sensibilité. A savourer sans modération.
Ce roman a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par Jean-Paul Civeyrac, sous le titre « Toutes ces belles promesses ».
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