Mercredi 12 septembre 2007

Minako portait un soin tout particulier à son jardin, conçu pour pouvoir être contemplé depuis le pavillon de
thé. Cléthra du Japon, mandarinier sauvage, larmes de princesses, camélia, azalées et autres fleurs et essences y formaient un ensemble harmonieux. Ce lieu seul l’apaisait, pansait les maux
que jamais elle n’habillait de mots. Dans ses yeux en amande, une étrange lumière que voilait un chagrin à peine dissimulé. Mais personne ne s’était hasardé à la questionner sur
son origine. La coutume japonaise veut en effet d’observer le silence et d’essayer de deviner ce à quoi pense l’interlocuteur sans jamais avoir le droit de l’interroger pour avoir des
éclaircissements. Le mystère qui entourait Minako demeurait donc entier.
Assise sur une pierre plate sous le cannelier, elle observait les ombres que le soleil faisait jouer sur les feuilles en forme de cœurs quand le facteur l’arracha à sa contemplation et lui tendit
une enveloppe de couleur jaune pâle. En reconnaissant la calligraphie sur le papier de soie, Minako eut le sentiment que sa poitrine allait exploser.
Trois années s’étaient écoulées depuis la dernière fois où elles s’étaient vues. Plus de 1000 jours et autant de nuits où elle n’avait eu de cesse de penser à sa sœur, à cette fillette aux yeux
d’un bleu céruléen qu’elle accompagnait autrefois au jardin d’enfants et dont elle cueillait les rires avec délice. Un jour de janvier 2002, elle s'en était allée, sans cris ni larmes, juste un
cri d'alarme : le désir d'oublier. Fuir, courir, ne pas se laisser rattraper par le passé, ne pas se retourner. Laisser derrière soi parents et amis, enmailloter les souvenirs
dans une camisole d'oubli. Enfin essayer... L’enfant était aujourd’hui une jeune femme de 32 ans. Mais dans le cœur de Minako, Keiko restait sa « petite » sœur, la prunelle
de ses yeux. D'où ce regard éteint, amputé de la présence de celle sur laquelle elle avait veillé comme sur sa propre enfant, qu'elle avait protégée et choyée comme une petite maman. De
son corps elle avait fait rempart contre les coups, mais aux décibels des cris de même qu'au spectacle de la violence, elle n'avait pû la soustraire.
Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu pour la protéger.
Tout ce que pouvait faire une enfant de 5 ans 1/2 son aînée.
Tout, mais visiblement pas assez.
Qu’était-elle devenue ? Etait-elle en bonne santé ? Etait-elle épanouie ? Avait-elle un mari, des enfants ? Lui
arrivait-il de penser à elle ? Elle multipliait à l’infini les scénarii sur l’écran de ses pensées et se heurtait toujours à ces mêmes questions sans réponse. Keiko, dont le prénom
signifiait « grand puits », semblait y avoir jeté, noyé sous la douleur des souvenirs, tout ce qui la rattachait à son enfance. Et Minako, malgré elle, en faisait partie,
réveillait ce que Keiko voulait à tout jamais endormi…
Elle tourna et retourna l'enveloppe. Quatre octobre 2004. Keiko resurgissait dans sa vie. Dans cette enveloppe, peut-être, la sortie du puits, des esquisses de réponses qui lui
permettraient enfin de ne plus vivre en marge d’elle et d'accéder à la margelle de sa vie…
Eté : être pour quelques jours
Le contemporain des roses
Respirer ce qui flotte
Autour de leurs âmes écloses
Faire de chacune qui se meurt
Une confidente
Et survivre à cette soeur
En d'autres roses absente.
Rainer Maria Rilke
Koryfée
Perla, de Frédéric Brun.
Editions Stock, février 2007.
Perla, un prénom bijou dont ce livre est l’écrin d’un vibrant amour, celui de l’auteur pour sa mère disparue. Celui du fils d’une déportée, rescapée du camp d’Auschwitz.
Perla survivra à l’horreur de la déportation, mais en restera à vie l’âme percluse de douleur, murée dans un silence assourdissant. Et l’auteur de ne pouvoir continuer à avancer dans la vie
avec toutes ces lacunes sur ce qu’a vécu sa mère, toutes ces inconnues qui hantent son passé.
L’âme en lambeaux au lendemain de son décès, à un moment où il s’apprête lui-même à transmettre le flambeau de la vie en devenant père, Frédéric Brun essaye du bout de sa plume de reconstituer
le puzzle dont sa mère ne lui a livré aucun fragment, sujette à un mélange de honte, de pudeur et de souffrance : « Dans sa dépression, Perla renonçait à la vie, c’était sa manière à
elle d’extérioriser son incompréhension du monde. (…), incapable d’exposer autrement ce qu’elle avait vécu, d’en parler simplement ou d’en faire un roman. La dépression est tellement plus
claire que tous les discours. » Besoin pour ce fils endeuillé de comprendre, de savoir, de pouvoir habiller ses maux de mots. Quête éperdue de sens, de connaissance, à travers photos,
documents, lectures, pèlerinage sur les lieux de l’horreur. Un questionnement qui dépasse le seul sort de sa mère et l’amène à chercher des réponses à ce paradoxe que représente
l’Allemagne, terre à deux visages : comment la barbarie avec ses camps et ses barbelés peut-elle côtoyer le raffinement extrême du romantisme allemand incarné notamment par les poètes
idéalistes Hölderlin et Novalis ? Comment une même terre peut-elle enfanter d’anges et de démons ?
Avec magnificence, délicatesse, sincérité, mêlant texte et photographies, Frédéric Brun nous livre un hommage d’une déchirante beauté, lumineux, prolongeant sa présence auprès de sa mère en lui
prêtant vie sous sa plume, avec cette conclusion si belle et gorgée d’espoir : « Une mère, en fait, cela ne meurt jamais. »
Jetez-vous sur ce livre ! Un pur cristal d’émotion.
Citation : « Pour jouir infiniment de la vie, il faut, à chaque instant ne pas oublier la présence de la personne aimée. Lorsque l’on est imprégné de cette idée, on est prêt à
affronter l’existence pour vivre l’amour dans la vie, découvrir l’amour dans la mort… »
Pour ce premier roman, Frédéric Brun s’est vu remettre la bourse Goncourt 2007.
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